26 février 2011

On va dire que ça va. Henri est sorti de l'hôpital.

C’est Odette qui me l’a dit à midi. Je vous ai déjà parlé d’Odette et Henri, il sont des « seconds rôles de ce blog », mais je me rappelle de ce billet du blog politique, en décembre 2009, c’était une des premières fois où je parlais dans ce blog politique de mes vagues relations avec des braves gens du Kremlin-Bicêtre où je me laisse aller une vague émotion alors que je ne veux que décrire une des facettes de la misère ordinaire.

Alors je vais résumer ce billet. Lui 65 ans, elle cinq de moins. Lui, ferrailleur à l’époque, elle au RMI. Il avait eu un vague accident l’empêchant de bosser donc se retrouvait sans la moindre ressource, à part une vague retraite. Seul le RMI d’Odette permettait de subvenir aux fins de mois. Alors je leur avais prêté 70 euros (je me rappelle du montant à cause du titre de mon billet « les 70 euros du bout du monde »). Ces 70 euros avaient semblé être pour eux une telle délivrance que ça m’avait marqué, j’avais éprouve le besoin de rappeler que, parfois, loin derrière nos claviers de blogueurs politiques, la misère était proche.

Depuis cette époque la santé d’Henri faisait des hauts et des bas. Le diabète, … Le mal du 21ème siècle si j’en crois les propos des toubibs suite à mon dernier déboire mécanique.

Il y a environ un mois, il était hospitalisé, dans un lointain hôpital des Yvelines. Odette n’a jamais été fichue de me donner le nom du patelin. Si j’en crois sa description, à vue de nez, c’est dans le coin de Saint Germain en Laye. On s’en fout. Trop loin pour qu’elle puisse aller le voir, elle qui n’est probablement jamais sortie du 94 autrement qu’en avion, au départ d’Orly, pour aller voir sa famille au Portugal.

Depuis, il lui ont coupé un à un les cinq doigts d’un pied. A raconter ça, après, c’est presque rigolo – trois mois de rééducation et il remarchera, pour peu que son diabète se stabilise – mais j’imagine leur torture, pendant ces dernières semaines, ne sachant pas ce qu’ils allaient devenir. Froidement, j’imaginais aussi les angoisses d’Odette, la retraite d’Henri payant les charges de la maison, à la mort d’Henri, Odette n’aurait eu qu’une solution : repartir au Portugal, dans sa famille, sans RMI pour se payer des Kir, vivant heureuse en attendant la mort. Une trentaine d’années si tout va bien.

Nous-mêmes étions à moitié torturés. Sans être des amis, c’étaient des personnages du décor, que nous voyions tous les midis, les samedis et dimanches, leur payant un coup à l’occasion et papotant cinq minutes. Dans le temps, on les voyait presque tous les soirs, jusqu’à ce qu’il commence à baisser. Pendant 10 ans. Alors on s’inquiétait. On n’avait des nouvelles que le soir, par l’intermédiaire du patron de la Comète quand il avait eu le temps de discuter avec Odette le midi, et des nouvelles à peine précises, le week-end, Odette étant incapable de nous décrire la maladie d’Henri.

Je ne vous parle même pas de mon état d'esprit : les toubibs pensant que j'avais du diabète (je vous rassure, c'était une fausse alerte), je m'imaginais comme Henri, les doigts coupés les uns après les autres. Pas très bon pour le moral...

Odette était contente, ce midi. Henri est rentré à la maison. Il arrive à marcher, un peu, de la cuisine à la chambre, en s’appuyant sur un machin, là tu sais, à moitié carré avec quatre pieds et une barre de chaque côté et devant pour s’appuyer, ah oui ! un déambulateur, oui, c’est ça.

Il y a dix huit mois, il était ferrailleur, trimbalant des tonnes de métaux, démontant des appartements, des bistros (le métal d’un comptoir récupéré vaut très cher), écumant les rues à la recherche d’encombrant jetés par les gens.

S’il n’arrive pas à bosser, d’ici quelques mois, il faudra qu’ils disent adieu à leur train-train, à leurs deux apéros du midi, voire trois ou quatre, le week-end, si Tonnégrande ou moi sommes dans le coin et de bonne humeur. Ils vivront alors cloîtrés dans leur petit pavillon pourri de banlieue, qu’ils ont réussi à acheter il y a trois ans, jusqu’à ce qu’ils soient expulsés à l’occasion de quelque opération immobilière, telles celles qu’on voit de plus en plus, le long de la Nationale 7, au nord de Villejuif.

Mais Odette est contente. Henri est rentré à la maison. Il arrive à faire quelques pas entre la cuisine et la chambre.

10 commentaires:

  1. Triste et terrible banalité.
    Regarder simplement des êtres que plus personne ne voit.
    Si, peut-être, d'un vague coup d'œil, des chauffeurs routiers anonymes sur la Nationale 7.

    Le peuple, ça n'a pas été un truc de gauche, ça, à l'époque ?

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  2. Les doigts de pied coupés les uns après les autres... c'est bien le diabète. Pauvres vies minuscules.

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  3. MHPA,

    Merci.

    Mais si, on les voit. Mais on s'en fout (façon de parler), ils sont des millions de marginaux de plus 55 ans...

    Suzanne,

    Ouais... on n'est pas grand chose.

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  4. Je préfère quand tu fais de la théorie politique, bordel…
    :-|

    [Beau billet, terriblement réaliste quant à la situation du moment, de la petitesse qui vous écrase… :-) ].

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  5. Poireau,

    Promis, je vais faire un billet de clown pour oublier celui-la... A défaut de pouvoir mettre ce billet sur PMA, j'aurais du le mettre au comptoir, pas ici...

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  6. Et oui, la vie quoi !

    En une minute, tout peut basculer...

    Alors P R O F I T E R de chacun instant présent

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  7. Minijupe,

    Oui, c'est un peu ma doctrine de vie. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait un billet noir, dans ce blog.

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