16 mai 2015

Des mots pour un mort

Suite à la mort de Marcel, le SMS qui m’a fait le plus rigoler est celui que j’ai envoyé à Mathieu, ancien patron de la Comète et patron de l’Icir : « Marcel est mort. Est-ce que vous êtes ouverts jeudi soir ? Peut-on venir dîner avec les copains blogueurs ? » Sa réponse n’était pas mal, non plus : « Ah merde, ça fera un électeur de moins pour le FN. On est ouverts tous les jours. » N’allez pas y voir la moindre bêtise ou la moindre méchanceté : ce dialogue est plein de tendresse et c’est comme ça que Marcel aurait voulu qu’on parle. Ce qu’avait dit Mathieu, je l’avais dit sur mon blog, avant. Je l’ai dit à Mathieu et il m’a répondu qu’il aurait du s’en douter.

Le SMS le plus triste est celui que j’ai envoyé à Corinne : « Désolé de vous l’apprendre par SMS mais Marcel est mort. »

On parle beaucoup de Marcel, dans les bistros. C’était une figure sans l’être, un peu comme si le rôle était tenu par Bourvil voulant imiter de Funès. Un peu colérique mais toujours prêt à déconner et le cœur sur la main. Ou presque, comme tous les riches qui ont peur qu’on abuse de lui. Quand je lui rappelais que c’est à lui de payer un coup (tiens ! dans ma nécro, vous pourrez mettre cela à mon propos : toujours à rappeler aux autres que c’est à eux de mettre une tournée), il avait toujours peur que je l’arnaque. Par contre, il passait une partie de sa vie (6 ou 8 heures par jour ?) à rendre service aux autres. C’était incroyable, parfois presque gênant quand il se mêlait de choses privées. Ce n’était pas de l’altruisme, il était comme ça : il demandait lui-même beaucoup de services aux autres, notamment à moi, d’ailleurs, pour tout ce qui concerne les nouvelles technologies à un point qu’il avait fallu que je l’envoie chier. Il avait gagné une espèce de radio qui faisait thermomètre d’extérieur. Gagné ou acheté ? Je ne sais plus. Il achetait aussi un tas de conneries. J’avais passé des heures à lui expliquer comment fonctionnait ce machin totalement inutile…

Il accumulait tellement de trucs qu’il en faisait des brocantes. Pour ne pas se faire chier, il amenait avec lui le vieux Jacques. Il l’amenait partout. Par exemple, sa sœur habitait La Loupe (à côté de Chartres). S’il allait la voir, il fallait que Jacques soit avec lui. Pour le retour, il lui filait le volant, ce qui foutait Jacques en rogne : il aurait préféré conduire à l’aller vu qu’à midi, ils se tapaient un bon restaurant. C’était aussi un des traits de caractère de Marcel : il invitait Jacques au restaurant et il passait son temps à expliquer que le restaurant qu’il avait choisi avait un bon rapport qualité prix… Jacques, toujours content, allait toujours dans son sens.

Je l’ai connu vers 1996 ou 1997, à la Comète, bien sûr. Un peu comme Odette et Henri. On en parlait, hier, avec Odette. Le dernier qu’on a enterré était Henri. C’est Marcel qui s’était occupé de tout et je crois bien que c’était le seul de la bande à l’enterrement. Par la suite, j’ai connu le vieux Jacques et je l’ai présenté à Marcel. Pas une cérémonie officielle, hein ! Au comptoir. J’étais entouré par mes petits vieux.

Un peu après, disons en 2002 ou 2003, j’avais essayé de me fâcher avec Marcel et Miranda, son épouse. C’était au cours d’un repas, un dimanche midi et Miranda avait sorti un truc franchement antisémite, je n’avais pas supporté. Je sortais souvent des blagues racistes à Marcel, parce qu’il était raciste et que je me foutais de sa gueule mais, avec elle, j’ai toujours eu du mal et l’antisémitisme ne passe pas, chez moi. Je m’étais dit : je ne peux pas fréquenter ces gens-là.

Mais on ne se fâche pas, avec eux. Tant de gentillesse et de simplicité. Tiens ! Une espèce de simplicité rurale au cœur de la ville. Je parlais de Bourvil, plus haut, mais Marcel me faisait parfois penser à Carmet, dans ses rôles d’emmerdeur, de plouc,… de gentil.

Et il était drôle. J’ai raconté dans ce blog la fois où il s’était coincé la bite dans la braguette en se faisant éponger au bois. Sa femme l’avait emmené aux urgences. Il nous l’a raconté plusieurs fois et on était pliés de rire. Je vais en raconter une autre. On avait fait croire que le gros Loïc avait couché avec la femme d’un type du quartier. Le gros n’avait démenti… Marcel croisant le type chez Leclerc lui avait dit, par gentillesse, pour lui rendre service, quoi ! Du coup, le type ne s’était pas fâché avec Loïc mais avec Marcel. Marcel nous racontait cela en étant à la fois plié de rire (mouarf, l’autre il est cocu et il se fâche quand on le lui dit, si on peut plus se foutre de la gueule des cocus) et en colère (mais pourquoi il se fâche avec moi, c’est pas moi qui ai couché avec sa grosse).

Il était soupe-au-lait, aussi. Après Jean, quand il y a eu de nouveaux patrons, à la Comète, ils ont arrêté de servir des petits verres de vin au comptoir, une manière de faire le tri parmi la clientèle. Terminé les verres de 7 cl à 1€30, voilà les verres de 14 cl à 2€50… J’avais essayé d’expliquer à Marcel que c’était moins cher et que le vin était de meilleure qualité mais il avait fait un blocage. Il avait donc changé de bistro et fini, pour des raisons que j’ignore, au Jean-Bart. Un jour, il m’a engueulé parce que je n’allais plus boire un coup avec lui. Il m’appelait quand j’étais à la Comète : je te paye un coup au Jean-Bart. Je lui répondais qu’il n’avait qu’à passer à la Comète. Puis il est revenu. Patrice, Tonnégrande, Joël, Djibril et moi, on était quand même plus rigolo.

Puis il a eu cette espèce d’AVC en juillet qui l’a laissé bien diminué. La suite a montré que ce n’était pas un AVC mais une tumeur au cerveau, qui, après une première guérison, est revenue et s’est généralisée.

Je n’ai pas revu Marcel depuis juillet et, pourtant, j’ai l’impression qu’il me téléphonait encore, la semaine dernière, pour lui réserver un billet d’avion ou lui mettre en service un nouveau téléphone, que nous étions là, tous les deux, à raconter des bêtises, les plus drôles : celles où l’on médit sur les autres.

J’ai revu Miranda quelques fois. On a échangé quelques mots mais on n’a jamais été potes. J’étais le copain un peu intello, voire de catégorie sociale supérieure, pote avec son mari et elle était la femme de mon pote. Pourtant, je pense beaucoup à elle, son désarroi et au fait que nous soyons ses derniers proches, surtout Jacques, peut-être Pierrot et d’autres habitant du quartier. Elle a un plus que l’âge de ma mère quand elle est devenue veuve, mais ma mère avait trois enfants, des beaux-frères, des belles-sœurs, des cousins, des neveux… Miranda a un frère, en Suisse, et une belle-sœur handicapée à la Loupe. Pas d’enfant, pas de neveux, pas de cousins…

Odette l’a rencontrée, hier, avant de venir à la Comète où j’étais avec le vieux Joël. Elle était choquée parce que Miranda n’était pas habillée en noir. On lui a alors dit que porter le deuil ne se faisait plus, que c’était interne. Elle nous a répondu qu’elle s’était habillée en noir, après la mort d’Henri, pendant au moins deux ans. Je lui ai dit que c’était dans sa tradition, parce qu’elle était Portugaise. Elle s’est mise en colère : « Ben et alors ! Miranda est italienne, ils sont au moins aussi catholique que nous, ces cons-là ».

Jeudi (l’Ascension) midi, je suis allé à l’Amandine. Il y avait le vieux Roger, Corinne, Pierrot et le patron. Ils m’ont appris la date des obsèques (lundi, huit jours après la mort, c’est étrange, j’avais eu peur de les avoir loupées, que personne n’ait pensé à m’avertir tant il serait évident que je serais un des premiers au courant… D’un autre côté, Marcel n’était jamais pressé). Dans la discussion, j’ai compris que personne n’avait organisé un truc pour les fleurs alors je me suis lancé. C’est toujours moi qui m’y colle. C’était pareil pour l’enterrement du père de Corinne, tiens ! On en rigole souvent, avec elle, parce que j’avais réussi à faire livrer des fleurs où il fallait alors que je ne connaissais pas la commune de l’enterrement, la date, l’heure… et surtout le nom de famille de ces braves gens.

J’ai pris un papier, j’ai noté les noms des copains qu’il fallait que je contacte pour les solliciter. Pierrot voulait filer 20 euros. J’ai refusé. J’ai dit : cinq euros. C’est une crémation, on ne va pas dépenser du pognon pour des fleurs. Oui mais c’était un bon pote qu’il me dit. Ben bois les quinze euros à sa mémoire.

En notant les noms, j’ai pensé aux vieux Jacques. Tu ne l’as pas appelé, m’a demandé un des lascars. Je n’y avais pas pensé. Alors je l’ai fait et nous avons convenu de nous voir après déjeuner, vers 13h30, à la Comète. Il avait rendez-vous à 14 heures avec Miranda.

Je suis passé à l’Aéro pour taxer le patron puis j'ai traversé l’avenue. Il y avait Djibril, Jean-Michel et un autre type au comptoir, Christian, je crois, mais j’ai un doute. Et Odette. Nous avons parlé de Marcel, évidemment. Ils ont cotisé (c’est bien la première fois que je sors du bistro avec plus de pognon qu’en y entrant… depuis la dernière collecte). Jacques est arrivé. Nous avons papoté de choses et d’autres. Ah ! Non, pas d’autres… Il m’a raconté la semaine, l’organisation des obsèques et tout ce qui va avec.

Son téléphone a sonné. C’était Philippe, l’élégant, qui voulait me parler. On a convenu qu’il passerait immédiatement à la Comète. Il avait appelé Miranda pour savoir « quoi faire » pour l’enterrement. Elle lui a dit d’appeler Jacques qui allait lui filer mon numéro de téléphone car elle savait que c’était moi qui allait organiser la collecte. J’en étais sur le cul. J’avais pris la décision à peu près une heure avant mais elle avait deviné. Séquence émotion.

Je dis à Philippe de me filer 5 euros pour les fleurs. Il m’a dit qu’il fallait donner plus, pour aider Miranda qui allait se retrouver dans la merde financièrement. Ben non, Philippe, ce petit père avec une casquette qui boit des rouges au comptoir n’était pas un miséreux. C’est même probablement un des types les plus riches de la commune. Tu mérites des baffes pour tes a priori.

La cérémonie aura lieu à l’église de Bicêtre, lundi matin. J’ai envoyé un mail à mes chefs pour leur dire que je serai en congés le matin sauf s’ils m’appellent avant 10 heures pour une urgence. Marcel aura réussi cela, aussi, m’entraîner dans une église pour une messe.

Le vieux Jacques m’a alors dit que Miranda lui a demandé de prononcer quelques mots à l’église. Je le sentais bien embarrassé mais il n’osait pas le dire. Alors je lui ai proposé de l’aider à rédiger un discours. C’est ma mission du week end.


Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ?

11 commentaires:

  1. Tu nous donnes envie de mourir pour que tu racontes des choses gentilles sur nous...

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  2. "Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ?"

    Ben, pour faire original, au lieu de faire la liste de ses qualités comme dans tout enterrement ( "raciste, certes, mais le cœur sur la main"), faire la liste de tous ses défauts
    ("le cœur sur la main, certes, mais au fond un vrai raciste").

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    1. Sa femme n'a aucun humour...

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    2. Bon, alors essayez : " Sa femme et ses nombreuses maîtresses peuvent compter sur tous ses amis en cas de besoin".

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    3. Mais arrêtez de raconter des conneries, on serait obligé de les sauter.

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    4. Bon, faites comme vous le sentez; mais publiez sur votre blog l'allocution que vous aurez faite, qu'on rigole un coup .

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  3. J'ai l'impression de connaitre tes amis de comptoir :)
    Ton billet ? J'aime bien.

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